- Francine-Edwige, bonjour et bienvenue sur le plateau « des mots du bout de la nuit blanche ».
Le petit sourire avenant d’un pro du petit écran, les petites lunettes cerclées d’argent, les petites fiches cartonnées solidement accrochées à ses petites mains manucurées, Pierre Falangueux
n’avait jamais pris conscience que l’étroitesse de son esprit transpirait de sa personne et qu’il ne devait sa place prestigieuse de présentateur vedette de la 3ème émission la plus regardée de la
tranche 23h-2h qu’à la position privilégiée de son partenaire de squash et néanmoins beau-père.
- Je vous en prie, faites comme tout le monde, appelez moi Fred.
Seule sa mère assumait le choix obscur décidé 28 ans auparavant et, au grand désarroi de sa fille, s’appliquait scrupuleusement à l’interpeler par son prénom complet. Elle s’ingéniait même à
profiter de la présence d’étrangers pour la héler sans autres plaisirs que d’afficher l’originalité dont elle avait fait preuve. Les chères têtes blondes étant, comme chacun sait, des anges
compréhensifs, on entendit rapidement des noms d’oiseaux (nocturnes) volés dans la cour d’école et une recrudescence étrange de termes peu avenants liés à la farine dans toutes ses formes (oh
il pleut, attention aux grumeaux,…). La délivrance vint étrangement de son père. Il fut utile à Fred pour la seconde et dernière fois de sa vie, quand pris d’une flemme soudaine, l’haï
Francine-Edwige devint…
- Fred ?
- Euh, oui, vous disiez ?
- Je vous demandais si votre soudaine notoriété n’était pas trop lourde à porter ?
- Pas plus que mon précédent anonymat…
- Oui…c’est à dire ?
- …
Comment ça, qu’est ce que je veux dire ? Que ma vie maintenant n’est pas plus lourde à porter que celle d’avant. Qu’est ce qu’il ne comprends pas le binoclard ?
- Vous voulez dire que vous avez quitté l’oppression d’un environnement familial pressant pour une omniprésence médiatique ?
- …
- Vous pensez que c’est un lieu commun ?
- Tout au plus un lieu d’aisance.
- …
- Vous voulez aussi que je développe, ou c’est suffisamment clair ?
- Euh…
- Et si on revenait à notre interview ?
- …oui bien sur, d’où vous est venue cette idée d’intégrer la couleur dans vos œuvres ?
- Ca vient de la façon dont je vois le monde
- Rond ?
- … Pour faire simple, je vais prendre un exemple. Quand vous pensez à votre mère, que voyez-vous ?
- Son visage, évidemment !
Evidemment…venant de l’esprit étriqué de son interlocuteur, cette précision ne la choqua même pas…
- Et bien moi, je vois une grand cône, blanc avec de légers reflets bleus.
- Et votre psy, il en pense quoi ?
- …il a le bon goût de poser de bonnes questions…lui !
- Hum, donc votre vision de monde, les histoires de cônes…tout ça ?
- Je disais que je voyais le monde comme un ensemble de formes et de couleurs qui évoluent en fonction de mon humeur, mon environnement ou du type de relation que j’ai.
- Vous avez pensé à changer d’économiseur d’écran ?
- ?????
Et ce fut le drame. Le rouge remplit alors l’ensemble de la pensée de Fred. Pierre avait réussi l’exploit inédit de passer de l’état d’ectoplasme vert d’eau à la forme peut enviable d’un œil de
veau torve et baveux, rouge sang. Quand Fred rouvrit les yeux, c’est effectivement tout ce qui restait de reconnaissable de son interlocuteur.
Le procès, la condamnation, la porte de la cellule qui claque et Fred qui comprend que ses 28 premières années n’avaient été, à son avis ni particulièrement quelconques ni spécialement
extraordinaires.