C’est lorsque la porte claqua que Fred comprit que sa vie venait d’arriver à son terme. Après tout, ses 28 premières années n’avaient été, à son avis, ni particulièrement quelconques ni
spécialement extraordinaires et malgré les usuels atermoiements de la vie rien l’avait préparée aux tourbillons qui faisaient son quotidien depuis 6 mois.
Ballotée entre l’éducation bien pensante et culpabilisée d’une mère issue de la haute bourgeoisie catholique tourangelle et un père aussi présent et aussi
inutile qu’un sparadrap sur le pouce du capitaine Haddock, elle atteignit la majorité comme d’autres respirent, sans s’en rendre compte.
Il lui était alors apparu évident que de ce cocon familial ne sortirait aucun papillon majestueux. Tout au plus pouvait-elle espérer devenir l’hybride informe d’un bousier pathétique et d’une
grenouille de bénitier laborieuse. Il était donc largement temps pour elle de couper les ponts avec la platitude écrasante et navrante d’un environnement familial...abscons.
Sa porte de sortie prit les traits d’une orientation professionnelle ciblée, loin de la prépa véto rêvée par sa mère ou du BTS manucure espéré par un géniteur aussi
ambitieux qu’un rat de laboratoire : elle serait cruciverbeuse. De même que tous les jours des joueurs d’échec s’évertuent à prouver la supériorité de l’esprit sur la matière, Fred serait la
première personne à gagner sa vie en inventant des mots croisés, reléguant les générateurs automatiques au fin fond du cimetière des inventions obsolètes, aux côtés des grand-bi, des cartes
perforées et autres Tattoo. Il s’agissait d’élever ce passe-temps au rang noble de 26ème art, entre le scrap-booking et le tatouage sur vache. Qu’une idée aussi saugrenue ait germée dans la tête
formatée de Fred resterait pour la science, les psychologues et tous les gourous du monde comme une preuve supplémentaire de l’existence d’un être supérieur.
Son premier échec professionnel arriva avec l’invention de la première grille sphérique. Malgré le concept ultra novateur qui voulait faire de cette forme une représentation de
l’infini du sens opposé à la finitude de l’alphabet, elle se trouva confrontée aux obstacles pratiques dérisoires qu’aucun journal n’était susceptible d’héberger un tel volume et qu’aucun galeriste
n’avait pris la mesure de l’immensité du talent de cette jeune créatrice. Sa seconde création fut le sujet d’un entrefilet méprisant dans un journal urbano-tendanço-artistico-petit-bourgeoiso. Il
s’agissait d’une grille rubiks-cube dont la solution n’apparaissait qu’après des heures de tâtonnements. L’idée lumineuse venait que le joueur devait d’abord résoudre les définitions avant de
s’attaquer à la résolution du cube magique, sans aucune certitude d’aboutir. 2 jeux en 1, la maillon manquant entre la tête et les mains, une perle de créativité…Malgré l’agressivité du texte Fred
sentit que son travail faisait son chemin et que bientôt, surement, les journaux people jetteraient leur dévolu sur sa personne, ses longs cheveux ternes, ses magnifiques yeux marrons et sa
poitrine pour toujours inachevée.
Elle dut indirectement son essor professionnel à Andy Warhol et Marylin Monroe. De son passage au MOMA elle retint les oppositions de couleurs, la force de la construction et la
sensation surprenante de se sentir observée, d’être elle même l’œuvre et Marylin la spectatrice. Sa première pulsion fut de se tatouer pour faire de son corps la grille ultime mais elle se souvint
du livre de Eric-Emmanuel Schmidt et ne put que constater la redondance du thème de l’art et du corps.