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Dimanche 9 mars 2008
-    Francine-Edwige, bonjour et bienvenue sur le plateau « des mots du bout de la nuit blanche ».

Le petit sourire avenant d’un pro du petit écran, les petites lunettes cerclées d’argent,  les petites fiches cartonnées solidement accrochées à ses petites mains manucurées, Pierre Falangueux n’avait jamais pris conscience que l’étroitesse de son esprit transpirait de sa personne et qu’il ne devait sa place prestigieuse de présentateur vedette de la 3ème émission la plus regardée de la tranche 23h-2h  qu’à la position privilégiée de son partenaire de squash et néanmoins beau-père.

-    Je vous en prie, faites comme tout le monde, appelez moi Fred.
Seule sa mère assumait le choix obscur décidé 28 ans auparavant et, au grand désarroi de sa fille, s’appliquait scrupuleusement à l’interpeler par son prénom complet. Elle s’ingéniait même à profiter de la présence d’étrangers pour la héler sans autres plaisirs que d’afficher l’originalité dont elle avait fait preuve. Les chères têtes blondes étant, comme chacun sait, des anges compréhensifs, on entendit rapidement des noms d’oiseaux (nocturnes) volés dans la cour d’école et une recrudescence étrange  de termes peu avenants liés à la farine dans toutes ses formes (oh il pleut, attention aux grumeaux,…). La délivrance vint étrangement de son père. Il fut utile à Fred pour la seconde et dernière fois de sa vie, quand pris d’une flemme soudaine, l’haï Francine-Edwige devint…
-    Fred ?
-    Euh, oui, vous disiez ?
-    Je vous demandais si votre soudaine notoriété n’était pas trop lourde à porter ?
-    Pas plus que mon précédent anonymat…
-    Oui…c’est à dire ?
-    …

Comment ça, qu’est ce que je veux dire ? Que ma vie maintenant n’est pas plus lourde à porter que celle d’avant. Qu’est ce qu’il ne comprends pas le binoclard ?

-    Vous voulez dire que vous avez quitté l’oppression d’un environnement familial  pressant pour une omniprésence médiatique ?
-    …
-    Vous pensez que c’est un lieu commun ?
-    Tout au plus un lieu d’aisance.
-    …
-    Vous voulez aussi que je développe, ou c’est suffisamment clair ?
-    Euh…
-    Et si on revenait à notre interview ?
-    …oui bien sur, d’où vous est venue cette idée d’intégrer la couleur dans vos œuvres ?
-    Ca vient de la façon dont je vois le monde
-    Rond ?
-    … Pour faire simple, je vais prendre un exemple. Quand vous pensez à votre mère, que voyez-vous ?
-    Son visage, évidemment !

Evidemment…venant de l’esprit étriqué de son interlocuteur, cette précision ne la choqua même pas…

-    Et bien moi, je vois une grand cône, blanc avec de légers reflets bleus.
-    Et votre psy, il en pense quoi ?
-    …il a le bon goût de poser de bonnes questions…lui !
-    Hum, donc votre vision de monde, les histoires de cônes…tout ça ?
-    Je disais que je voyais le monde comme un ensemble de formes et de couleurs qui évoluent en fonction de mon humeur, mon environnement ou du type de relation que j’ai.
-    Vous avez pensé à changer d’économiseur d’écran ?
-     ?????
Et ce fut le drame. Le rouge remplit alors l’ensemble de la pensée de Fred. Pierre avait réussi l’exploit inédit de passer de l’état d’ectoplasme vert d’eau à la forme peut enviable d’un œil de veau torve et baveux, rouge sang. Quand Fred rouvrit les yeux, c’est effectivement tout ce qui restait de reconnaissable de son interlocuteur.
Le procès, la condamnation, la porte de la cellule qui claque et Fred qui comprend que ses 28 premières années n’avaient été, à son avis ni particulièrement quelconques ni spécialement extraordinaires.
 


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Dimanche 9 mars 2008
C’est lorsque la porte claqua que Fred comprit que sa vie venait d’arriver à son terme. Après tout, ses 28 premières années n’avaient été, à son avis, ni particulièrement quelconques ni spécialement extraordinaires et malgré les usuels atermoiements de la vie rien l’avait préparée aux tourbillons qui faisaient son quotidien depuis  6 mois.

    Ballotée  entre  l’éducation bien pensante et culpabilisée d’une mère issue de la haute bourgeoisie  catholique tourangelle et un père aussi présent et aussi inutile qu’un sparadrap sur le pouce du capitaine Haddock, elle atteignit la majorité comme d’autres respirent, sans s’en rendre compte.
Il lui était alors apparu évident que de ce cocon familial ne sortirait aucun papillon majestueux. Tout au plus pouvait-elle espérer devenir l’hybride informe  d’un bousier pathétique et d’une grenouille de bénitier laborieuse. Il était donc largement temps pour elle de couper les ponts avec la platitude écrasante et navrante d’un environnement familial...abscons.

    Sa porte de sortie prit les traits d’une orientation professionnelle ciblée, loin de la prépa véto rêvée par sa mère ou du BTS manucure espéré par un géniteur  aussi ambitieux qu’un rat de laboratoire : elle serait cruciverbeuse. De même que tous les jours des joueurs d’échec s’évertuent à prouver la supériorité de l’esprit sur la matière, Fred serait la première personne à gagner sa vie en inventant des mots croisés, reléguant les générateurs automatiques au fin fond du cimetière des inventions obsolètes, aux côtés des grand-bi, des cartes perforées et autres Tattoo. Il s’agissait d’élever ce passe-temps au rang noble de 26ème art, entre le scrap-booking et le tatouage sur vache. Qu’une idée aussi saugrenue ait germée dans la tête formatée de Fred resterait pour la science, les psychologues et tous les gourous du monde comme une preuve supplémentaire de l’existence d’un être supérieur.

    Son premier échec professionnel arriva avec l’invention de la première grille sphérique. Malgré le concept ultra novateur qui voulait faire de cette forme une représentation de l’infini du sens opposé à la finitude de l’alphabet, elle se trouva confrontée aux obstacles pratiques dérisoires qu’aucun journal n’était susceptible d’héberger un tel volume et qu’aucun galeriste n’avait pris la mesure de l’immensité du talent de cette jeune créatrice. Sa seconde création fut le sujet d’un entrefilet méprisant dans un journal urbano-tendanço-artistico-petit-bourgeoiso. Il s’agissait d’une grille rubiks-cube dont la solution n’apparaissait qu’après des heures de tâtonnements. L’idée lumineuse venait que le joueur devait d’abord résoudre les définitions avant de s’attaquer à la résolution du cube magique, sans aucune certitude d’aboutir. 2 jeux en 1, la maillon manquant entre la tête et les mains, une perle de créativité…Malgré l’agressivité du texte Fred sentit que son travail faisait son chemin et que bientôt, surement, les journaux people jetteraient leur dévolu sur sa personne, ses longs cheveux ternes, ses magnifiques yeux marrons et sa poitrine pour toujours inachevée.

    Elle dut indirectement son essor professionnel à Andy Warhol et Marylin Monroe. De son passage au MOMA elle retint les oppositions de couleurs, la force de la construction et la sensation surprenante de se sentir observée, d’être elle même l’œuvre et Marylin la spectatrice. Sa première pulsion fut de se tatouer pour faire de son corps la grille ultime mais elle se souvint du livre de Eric-Emmanuel Schmidt et ne put que constater la redondance du thème de l’art et du corps.

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