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Samedi 31 mai 2008
J’aurai pu m‘appeler Attila ou Achab, j’aurai pu être prédestiné à devenir l’un des grands de ce monde, hélas…

- Monsieur, vous avez un prénom mou !

Tels furent les premiers mots de Mr H. Chantemerle, cartomancien, mardecaféïen, batracien et prenomancien renommé de la 3ème année du règne de Piotr Sarkozy descendant presque direct du désormais oublié dernier président de ce bout de terre qu’on appelait alors la France.

- Euh…et c’est grave ?
- En tout cas ce n’est pas spécialement un avantage dans la vie
- Et si je décide de le changer à l’état civil ?
- Ça ne changera rien à votre destiné
- Et bien tant pis. dites moi tout alors, n’ayez pas peur, j’ai peut être un prénom mou mais une énorme force de caractère !
- Non
- Comment ça non ?
- On n’a jamais vu un ‘mou’ avoir la moindre once de personnalité.
- …
- Voyez vous, la classification des prénoms est on ne peut plus clair. Il y a les leaders, les fantômes, les grosses têtes, les nappes vichy et vous…pardon les mous. Chaque groupe a ses caractéristiques propres. Je vous fais grâce des ethnies prénomiales. Limpide, non ?
- C’est vous qui savez…
- Vous allez comprendre avec un petit jeu. Je vous donne des prénoms vous me donnez leur groupe, ok ?
- Ok
- Facile : Albert
- Grosse tête
- Vous voyez c’est facile, Alexandre…
- Leader
- Plus dur, James?
- Euh…au hasard fantôme ?
- Le hasard fait bien les choses. Caroline
- Leader ?
- Nappe vichy.
- C’était pas facile, là quand même.
- Certes, mais les carreaux auraient du vous mettre sur la voie
- C’est pas faux
- C’est voie que vous n’avez pas comprise ?
- ???
- Pardon, boutade du 21ème siècle. Et donc pour terminer, vous, Casimir ?
- Bah mou…évidemment
- Evidemment !

Et dire que mes parents avaient hésité entre Casimir et Achab…Quelle destinée magnifique aurait été la mienne si mon oncle Edmond (encore un mou), à deux grammes et demi du soir, n’avait tranché dans le gras il y a maintenant 25 longues et ennuyeuses années par cette sentence sans appel : « Achab ça fait bacha à l’envers, vous ne voulez quand même pas que votre fils, mon neveu, se fasse chambrer toute son enfance ? ».

Il ne me restait plus qu’à écouter, résigné et placide, le long chapelet des traits de caractères qui formeront le nœud coulant de mes espoirs de devenir un jour quelqu’un :

- Socialement inapte, incapacité chronique à prendre des décisions…

Jusqu’ici tout va bien…

- …vitalité d’un escargot, chance d’un chat noir sous une échelle cassée en verre blanc

…ça pourrait être pire…Mon dieu que ce fauteuil est bas et que le bureau est haut…

- …intelligence limitée, laborieux, sans imagination

- STOP ! J’ai compris, je vais accepter le poste d’animateur télé sur MF1 Toon TV Enfant qu’on me propose…je crois avoir largement les qualités requises.

- En effet, les mous n’ont que peu de choix dans leur avenir professionnel ; animateur tv, croque mort ou mort tout court. Et dans votre cas, vous serez comme sur un nuage.

- Je vois, je vais éviter la dernière solution si ça ne vous dérange pas

- Oh moi vous savez…

- Mr Chantemerle, merci. Et au revoir

- Les chèques sont acceptés par mon secrétaire androïde à droite à côté des toilettes.

La poignée de main fut moins vigoureuse que lors de mon entrée dans son cabinet divinatoire et au moment de refermer la porte une idée subite me vint :

- Excusez moi Mr Chantemerle, mais à quoi correspond le H. de votre plaque ?

- Hippolyte / leader

- Ah bon...

Un vague sentiment de dinosaure vert déjà-vu s’éclipsa rapidement après mon départ.
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Samedi 24 mai 2008
C’est à peine l’aurore et je tombe du plum’ ; il est 14h du mat’ et la pluie effleure les volets défraîchis de la masure louée par la communauté des loups-garous killer de l’infini. A ma droite, Francine-Edwige, Fred pour les intimes et les connaisseurs, gobe des mouches imaginaires  et je ne peux m’empêcher de penser que le caméléon était décidément un totem idéal pour elle. Il est vrai que ses yeux globuleux, ton teint verdâtre et  sa peau prématurément ridée nous avaient quelque peu mis sur la voie lors de son intronisation…

A ma gauche, Sylvain, roux, le mètre quatre-vingt charpenté pour supporter le quintal de ce qui avait été autrefois du muscle et qui pendouille aujourd’hui lamentablement sur sa ceinture Kenzo et sa boucle en argent. Un léger râle régulier sort de sa gorge asséchée et de son palais abimé par le tabac. ‘Le panda’ se remet lentement de la bouteille de vodka à moitié vidée qui trône en tête de lit.

J’entends, venant de la cuisine, le silence étouffant des lendemains de cuite qui ne chantent pas trop.  Julien, dit la Loutre, Hissam, le Scorpion du désert et Valérie la Grue dissertent sur le genre du mot Nutella :

-    En italien, pays d’origine de LA Nutella, c’est féminin
-    Oui mais en France c’est DU Nutella
-    Tu parles c’est encore une action pathétique des machistes misogynes pour s’approprier ce qu’il y a de mieux au monde. Si ça continue on appellera ça un chatte.
-    …
-    Et en plus c’est de la pâte à tartiner donc c’est féminin
-    Et dans la pub ils disent : ‘Nutella j’en ai une énorme envie’
-    ‘scuse la loutre mais c’est ‘Nesquick j’en ai une énorme envie’

Immanquablement ça va rebondir sur Groquick et sa criminelle mise å la retraite anticipée pour un lapin sous exta ultra speedé. Rengaine habituelle des trentenaires nostalgique d’un obèse paternaliste.

-    En parlant de Nesquick, vous connaissez le site : http://noql.free.fr/humour/groquick/Groquick.html ?

Bingo !!! Je les laisse donc disserter sur les grandes questions de la vie sans leur faire remarquer que Nutella est une marque et n’a donc pas de genre et que le site officiel s’abstient de tout article. Pour ce qui est de groquick…le mal de tête qui me vrille actuellement les synapses m’empêche toute pensée rationnelle et sensée.

L’urgence, je le sens, est de reconstituer les évènements de la veille au soir, depuis mon arrivée en mini rose et verte de la grande d’époque dans laquelle tout est d’origine…sauf le rétroviseur central, l’aile droite…et la gauche, le moteur et les roues. Une pure merveille donc ! La route jusqu’au Larzac s’était passée sans encombres, le Panda et la Grue s’étaient taquinés gentiment pendant 6 heures, rire et chansons ne nous avaient pas quitté du trajet et les sandwichs de la station des Ruralies s’étaient avérés égaux à eux-mêmes : graisseux et périmés.

Le Caméléon, la Loutre et le Scorpion du désert nous ont rejoint en milieu d’après-midi par le TER initialement prévu à 10h08…  Au programme football américain, bières, coinche, rosé, barbecue, rouge, tarot, digeo, time’s up, alcool frelaté local et bien sur la partie endiablée de Illimated Hold’hem Loup-Garou Game (I2H2G pour les afficionados) et ses shots de rhum bien arrangés.

Non décidément, je ne vois pas à quel moment ça a merdé…et pourtant…et pourtant il doit bien y avoir une explication aux 13 cadavres déchiquetés qui jonchent les tomettes du salon et le goût âcre que j’ai dans la bouche.
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Samedi 17 mai 2008
Le samedi du célibataire c’est comme le chocolat, c’est bon sous toutes ses formes…

Farniente désolant sous la couette,  la télé en intraveineuse et la plateau petit-déj (puis déjeuner et enfin diner) délicatement jeter  au milieu du lit, les écailles de croissants huileux  collés sur la télécommande,  il regarde béatement s’écouler les heures implorant un improbable séisme relationnel ; coup de fil ou coup  de sang,  peu importe le ressort qui le sortira de cette léthargie, le velléitaire  célibataire solitaire attend.

Le célibataire littéraire, lui, joue avec la langue. Il la tord, il la martyrise, il cherche dans le son et les sens, une harmonie de couleurs et de chaleurs. Sa lubie du jour ? Ecrire un texte en utilisant que des vers (Vers, vair, verte, verve, verbe, verse, verre, VRP, Verne (Jules)) qui bien entendu ne rimeront pas (après tout ces vers ne riment à rien). On notera l’absente de taille (si j’ose dire) dont l’usage lui est inconnu et qu’il a avantageusement remplacé par la masturbation…intellectuelle.

Que dire du célibataire volontaire ? Levé aux aurores son planning de la journée est bien rempli : Piscine, banque, coiffeur, café en terrasse et lecture du Monde, de Libé, du Canard ou des trois, pique nique aux Buttes Chaumont, descente en Vélib’, expo  au Luxembourg, ciné…il est 19h, le célibataire volontaire va se coucher pour préparer dimanche. Pourquoi est-il donc toujours célibataire ?

Le célibataire primaire appelle toutes ses ex  ‘en tout bien tout honneur’ et finit avec ses potes, imbibé, devant Canal pour la dernière journée de Ligue 1, implorant Honna Mharrad, le dieu du football, pour la survie du PSG ou du Lens suivant la région.

Le célibataire mammaire (pas Mamere) ne vaut pas  qu’on s’attarde, il ne sait jamais à quel sein se vouer (ok  c’était facile).

Le célibataire intérimaire recherche évidemment une femme de transition, danse toute la nuit dans les boîtes de nuit locale à la recherche  de LA célibataire intérimaire. Dans l’horoscope célibatorial les célibataires intérimaires sont faits pour s’entendre, à la différence du célibataire mammaire et de la célibataire 80A.

Pour en finir avec cette liste à la Prévert, il me faut évoquer le samedi du célibataire mystère parfait. Il existe, j’ai même des amies qui l’ont rencontré, c’est dire ! Depuis c’est leur compagnon, et c’est un peu ça le drame du célibataire mystère parfait : lorsqu’il est découvert il cesse d’être mystère mais aussi célibataire, quant au parfait et à ses samedis…

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Dimanche 9 mars 2008
-    Francine-Edwige, bonjour et bienvenue sur le plateau « des mots du bout de la nuit blanche ».

Le petit sourire avenant d’un pro du petit écran, les petites lunettes cerclées d’argent,  les petites fiches cartonnées solidement accrochées à ses petites mains manucurées, Pierre Falangueux n’avait jamais pris conscience que l’étroitesse de son esprit transpirait de sa personne et qu’il ne devait sa place prestigieuse de présentateur vedette de la 3ème émission la plus regardée de la tranche 23h-2h  qu’à la position privilégiée de son partenaire de squash et néanmoins beau-père.

-    Je vous en prie, faites comme tout le monde, appelez moi Fred.
Seule sa mère assumait le choix obscur décidé 28 ans auparavant et, au grand désarroi de sa fille, s’appliquait scrupuleusement à l’interpeler par son prénom complet. Elle s’ingéniait même à profiter de la présence d’étrangers pour la héler sans autres plaisirs que d’afficher l’originalité dont elle avait fait preuve. Les chères têtes blondes étant, comme chacun sait, des anges compréhensifs, on entendit rapidement des noms d’oiseaux (nocturnes) volés dans la cour d’école et une recrudescence étrange  de termes peu avenants liés à la farine dans toutes ses formes (oh il pleut, attention aux grumeaux,…). La délivrance vint étrangement de son père. Il fut utile à Fred pour la seconde et dernière fois de sa vie, quand pris d’une flemme soudaine, l’haï Francine-Edwige devint…
-    Fred ?
-    Euh, oui, vous disiez ?
-    Je vous demandais si votre soudaine notoriété n’était pas trop lourde à porter ?
-    Pas plus que mon précédent anonymat…
-    Oui…c’est à dire ?
-    …

Comment ça, qu’est ce que je veux dire ? Que ma vie maintenant n’est pas plus lourde à porter que celle d’avant. Qu’est ce qu’il ne comprends pas le binoclard ?

-    Vous voulez dire que vous avez quitté l’oppression d’un environnement familial  pressant pour une omniprésence médiatique ?
-    …
-    Vous pensez que c’est un lieu commun ?
-    Tout au plus un lieu d’aisance.
-    …
-    Vous voulez aussi que je développe, ou c’est suffisamment clair ?
-    Euh…
-    Et si on revenait à notre interview ?
-    …oui bien sur, d’où vous est venue cette idée d’intégrer la couleur dans vos œuvres ?
-    Ca vient de la façon dont je vois le monde
-    Rond ?
-    … Pour faire simple, je vais prendre un exemple. Quand vous pensez à votre mère, que voyez-vous ?
-    Son visage, évidemment !

Evidemment…venant de l’esprit étriqué de son interlocuteur, cette précision ne la choqua même pas…

-    Et bien moi, je vois une grand cône, blanc avec de légers reflets bleus.
-    Et votre psy, il en pense quoi ?
-    …il a le bon goût de poser de bonnes questions…lui !
-    Hum, donc votre vision de monde, les histoires de cônes…tout ça ?
-    Je disais que je voyais le monde comme un ensemble de formes et de couleurs qui évoluent en fonction de mon humeur, mon environnement ou du type de relation que j’ai.
-    Vous avez pensé à changer d’économiseur d’écran ?
-     ?????
Et ce fut le drame. Le rouge remplit alors l’ensemble de la pensée de Fred. Pierre avait réussi l’exploit inédit de passer de l’état d’ectoplasme vert d’eau à la forme peut enviable d’un œil de veau torve et baveux, rouge sang. Quand Fred rouvrit les yeux, c’est effectivement tout ce qui restait de reconnaissable de son interlocuteur.
Le procès, la condamnation, la porte de la cellule qui claque et Fred qui comprend que ses 28 premières années n’avaient été, à son avis ni particulièrement quelconques ni spécialement extraordinaires.
 


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Dimanche 9 mars 2008
C’est lorsque la porte claqua que Fred comprit que sa vie venait d’arriver à son terme. Après tout, ses 28 premières années n’avaient été, à son avis, ni particulièrement quelconques ni spécialement extraordinaires et malgré les usuels atermoiements de la vie rien l’avait préparée aux tourbillons qui faisaient son quotidien depuis  6 mois.

    Ballotée  entre  l’éducation bien pensante et culpabilisée d’une mère issue de la haute bourgeoisie  catholique tourangelle et un père aussi présent et aussi inutile qu’un sparadrap sur le pouce du capitaine Haddock, elle atteignit la majorité comme d’autres respirent, sans s’en rendre compte.
Il lui était alors apparu évident que de ce cocon familial ne sortirait aucun papillon majestueux. Tout au plus pouvait-elle espérer devenir l’hybride informe  d’un bousier pathétique et d’une grenouille de bénitier laborieuse. Il était donc largement temps pour elle de couper les ponts avec la platitude écrasante et navrante d’un environnement familial...abscons.

    Sa porte de sortie prit les traits d’une orientation professionnelle ciblée, loin de la prépa véto rêvée par sa mère ou du BTS manucure espéré par un géniteur  aussi ambitieux qu’un rat de laboratoire : elle serait cruciverbeuse. De même que tous les jours des joueurs d’échec s’évertuent à prouver la supériorité de l’esprit sur la matière, Fred serait la première personne à gagner sa vie en inventant des mots croisés, reléguant les générateurs automatiques au fin fond du cimetière des inventions obsolètes, aux côtés des grand-bi, des cartes perforées et autres Tattoo. Il s’agissait d’élever ce passe-temps au rang noble de 26ème art, entre le scrap-booking et le tatouage sur vache. Qu’une idée aussi saugrenue ait germée dans la tête formatée de Fred resterait pour la science, les psychologues et tous les gourous du monde comme une preuve supplémentaire de l’existence d’un être supérieur.

    Son premier échec professionnel arriva avec l’invention de la première grille sphérique. Malgré le concept ultra novateur qui voulait faire de cette forme une représentation de l’infini du sens opposé à la finitude de l’alphabet, elle se trouva confrontée aux obstacles pratiques dérisoires qu’aucun journal n’était susceptible d’héberger un tel volume et qu’aucun galeriste n’avait pris la mesure de l’immensité du talent de cette jeune créatrice. Sa seconde création fut le sujet d’un entrefilet méprisant dans un journal urbano-tendanço-artistico-petit-bourgeoiso. Il s’agissait d’une grille rubiks-cube dont la solution n’apparaissait qu’après des heures de tâtonnements. L’idée lumineuse venait que le joueur devait d’abord résoudre les définitions avant de s’attaquer à la résolution du cube magique, sans aucune certitude d’aboutir. 2 jeux en 1, la maillon manquant entre la tête et les mains, une perle de créativité…Malgré l’agressivité du texte Fred sentit que son travail faisait son chemin et que bientôt, surement, les journaux people jetteraient leur dévolu sur sa personne, ses longs cheveux ternes, ses magnifiques yeux marrons et sa poitrine pour toujours inachevée.

    Elle dut indirectement son essor professionnel à Andy Warhol et Marylin Monroe. De son passage au MOMA elle retint les oppositions de couleurs, la force de la construction et la sensation surprenante de se sentir observée, d’être elle même l’œuvre et Marylin la spectatrice. Sa première pulsion fut de se tatouer pour faire de son corps la grille ultime mais elle se souvint du livre de Eric-Emmanuel Schmidt et ne put que constater la redondance du thème de l’art et du corps.

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