A travers le hublot je vois la mer. J'admire les moutons fous gambadant sur les cimes des vagues à la recherche d'une herbe moins bleue. Mes doigts rythment la salsa endiablée de leurs sabots frappants la surface des choses, alors que mon esprit vagabonde. Il erre, il se perd. Il cherche la sortie parmi les volutes de fumées qui embaument notre cabine du parfum sucré d'Amsterdamer. Ma pipe s'éteint avec les dernières lueurs du jour. Une lame de fond submerge alors mon vague à l'âme.
A travers mon hublot je vis la mer. Je ressens au fond de mes tripes sa violence insensée tout autant que son immensité. Sa tristesse infinie coule le long de mes joues laissant un sillage de pureté dans un univers de crasse. Et pendant ce temps mon compagnon de cabine dort. Alors je m'allonge sur ma couchette. Les bras derrière la tête et les yeux mi-clos. Je me mets au diapason du navire en attendant le sommeil.
On me dit beau à tomber avec mes traits fins et mon teint halé. Mes tatouages rehaussant des muscles seyants dont je joue habilement sous l'uniforme réglementaire pour approcher les âmes libres des ports de ma vie. Peu nombreuses, d'ailleurs, sont-elles ces âmes à avoir su voir le chasseur caché derrière le beau parleur mais toutes jurèrent, un peu tard, qu'on ne les y reprendrait plus.
A bord, tout le monde m'appelle Joli Cœur. Je ne sais si je le dois à mes qualités d'acrobate ou à mon joli minois, mais à mon passage, je sens des regards envieux et haineux évaluer, noter, quantifier, comparer, juger et finalement estimer le moment de ma déchéance. A quel instant pathétique le superbe albatros devra-t-il à nouveau rejoindre le pont et redevenir le coq pitoyable et maladroit ? Oui, à quel moment...Demain peut être…oui demain surement.
A peine l’aurore, déjà l’horreur.
Au réveil, le sang arrive bruyamment dans mes tempes et je me demande si mon cerveau ne s’était pas mis en apnée le temps d’un sommeil, d’une respiration. Durant cet abandon, mon inconscient a su réprimer son désir d’épanchement et laisser à mon corps l’apaisement dont il avait besoin. Alors, il aspire goulument, profondément, avidement le précieux liquide rouge dont il s’était privé. Il revient à la vie hoquetant, et moi avec. J’ouvre alors les yeux et je souris devant la femme dénudée et affriolante qui s’offre lascivement à moi. Les courbes plantureuses et les lèvres rouges attirent mon regard. A peine suis-je déstabilisé par l’absence de bras et de jambes et je me surprends à avoir de très hautes considérations très bassement matérielles devant ce graffiti erotico-naïvo-rupestre d’un précédent locataire. Trop de poitrine et une coiffure beaucoup trop folle à mon goût.
Sur la couchette voisine, un bras ballant oscille. Celui qui se fait appeler Brutus ne devrait plus tarder à se réveiller. Comme tous les matins, il se grattera la barbe noire d’un air absent, marmonnera des grossièretés laconiques sur la literie, les goélands et Sartre, puis rallumera le premier mégot à portée de sa main poilue. Après la première bouffée inhalée et le shoot passé, il plantera ses yeux haineux dans la miens jusqu’à l’arrivée de ce qui sert à colmater notre estomac. Une fois encore, la platée verdâtre et visqueuse fera son office et nous donnera la force nécessaire à supporter notre quart, à tracter, lessiver, border, à se faire engueuler parce qu’on va trop vite…ou pas assez, parce qu’on est dehors…ou dedans…ou juste parce qu’on existe.
Perdu dans mes pensées, j’entends à peine le haut parleur grésiller, signe d’une proche annonce qui ne tarde d’ailleurs pas à se faire entendre :
« Les détenus du bloc D2 sont priés de se préparer pour la promenade ».
Détenus ? Nous avons donc des repris de justice à notre bord ?! Voilà une nouvelle qui ne manquera pas d’agrémenter notre voyage de péripéties mouvementées qui pimenteront notre vie à bord. Mais pourquoi diable le capitaine ne nous en a-t-il pas parlé plus tôt ? Oubli ? Manipulation ? Secret défense ? Dieu seul le sait…et encore…
J’imagine une dernière fois la mer à travers les barreaux. Au delà des vigies, j’entends la houle frapper notre bâtiment et le vent de la liberté s’engouffrer dans les couloirs. Je m’évade au gré du roulis et je me noie lentement dans la réalité.
La porte de ma cellule vient de s’ouvrir.
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